13 mai 2006

L'artiste ne produit que des fantômes

SOCRATE. — [...] Quel est le but de la peinture ? Est-ce de représenter ce qui est tel qu'il est, ou ce qui paraît tel qu'il paraît ? Est-elle l'imitation de l'apparence ou de la réalité ?

GLAUCON. — De l'apparence.

L'art d'imiter est donc bien éloigné du vrai; et la raison pour laquelle il fait tant de choses est qu'il ne prend que la plus petite partie de chacune; encore ce qu'il en prend n'est-il qu'un fantôme. Le peintre, par exemple, nous représentera un cordonnier, un charpentier, ou tout autre artisan, sans avoir aucune connaissance de leur métier. Malgré cela, s'il est excellent peintre, il fera illusion aux enfants et au vulgaire ignorant, en leur montrant de loin un charpentier qu'il aura peint, de sorte qu'ils prendront l'imitation pour la vérité.

— Assurément.

— Ainsi, mon cher ami, lorsque quelqu'un viendra nous dire qu'il a trouvé un homme qui sait tous les métiers, qui réunit en lui seul dans un degré éminent toutes les connaissances partagées entre les autres hommes, il faudra lui répondre qu'il est dupe; qu'il s'est laissé tromper par un magicien, par un imitateur qu'il a pris pour un habile homme, faute de pouvoir distinguer la vraie science de l'ignorance qui sait la contrefaire.

— Cela est très vrai.

— Il nous reste maintenant à examiner la tragédie, et Homère, qui en est le père. Comme nous entendons dire tous les jours à certaines gens que les poètes tragiques sont très versés dans tous les arts, dans toutes les sciences humaines qui ont pour objet le vice et la vertu, et même dans tout ce qui concerne les dieux; qu'il est nécessaire à un bon poète d'être parfaitement instruit des sujets qu'il traite, s'il veut les traiter avec succès; qu'autrement il lui est impossible de réussir : c'est à nous de voir si ceux qui parlent de la sorte ne se sont pas laissé tromper par cette espèce d'imitateurs; si leur erreur ne vient pas de ce qu'en voyant les productions de ces poètes, ils ont oublié de remarquer qu'ils sont éloignés de trois degrés de la réalité, et que, sans connaître la vérité, il est aisé de réussir dans ces sortes d'ouvrages qui, après tout, ne sont que des fantômes où il n'y a rien de réel; ou s'il y a quelque chose de vrai dans ce que ces personnes disent, et si en effet les bons poètes entendent les matières sur lesquelles le commun des hommes juge qu'ils ont bien écrit.

— C'est ce qu'il nous faut examiner avec soin.

— Crois-tu que, si quelqu'un était également capable de faire la représentation d'une chose, ou la chose même représentée, il préférât consacrer ses talents et sa vie à ne faire que des images vaines, comme s'il ne pouvait employer son temps à rien de mieux ?

— Je ne le crois pas.

— Mais, s'il était réellement versé dans la connaissance de ce qu'il imite, je pense qu'il aimerait mieux s'appliquer à produire de lui-même qu'à imiter ce que fait autrui; qu'il essayerait de se signaler en laissant après lui, comme autant de monuments, un grand nombre de travaux et de beaux ouvrages; en un mot, qu'il préférerait mériter les éloges des autres que de leur en donner.

Platon, La République, livre X, 598b-599b,
traduction Dacier et Grou révisée par É. Saisset (1869).

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