09 octobre 2006

L'enthousiasme

ION. — [...] J’ai conscience que je parle le mieux du monde sur Homère, que je suis plein de ce sujet, que tous disent que je parle bien de lui, mais non des autres. Vois donc quel peut en être la cause.

SOCRATE. — Je la vois, Ion, et je vais t’expliquer quelle elle est, à mon avis. Il existe, en effet, chez toi une faculté de bien parler de Homère, qui n’est pas un art, au sens où je le disais à l’instant, mais une puissance divine qui te meut et qui ressemble à celle de la pierre nommée par Euripide pierre magnétique et par d’autres pierre d’Héraclée. Cette pierre non seulement attire les anneaux de fer eux-mêmes, mais encore leur communique la force, si bien qu’ils ont la même puissance que la pierre : celle d’attirer d’autres anneaux; en sorte que parfois des anneaux de fer en très longue chaîne sont suspendus les uns aux autres; mais leur force à tous dépend de cette pierre. Ainsi la Muse crée-t-elle des inspirés et, par l’intermédiaire de ces inspirés, une foule d’enthousiastes se rattachent à elle. Car tous les poètes épiques disent tous leurs beaux poèmes non en vertu d’un art, mais parce qu’ils sont inspirés et possédés, et il en est de même pour les bons poètes lyriques. Tels les corybantes dansent lorsqu’ils n’ont plus leur raison, tels les poètes lyriques lorsqu’ils n’ont plus leur raison, créent ces belles mélodies; mais lorsqu’ils se sont embarqués dans l’harmonie et la cadence, ils se déchaînent et sont possédés. Telles les bacchantes puisent aux fleuves le miel et le lait quand elles sont possédées, mais ne le peuvent plus quand elles ont leur raison; tels les poètes lyriques, dont l’âme fait ce qu’ils nous disent eux-mêmes. Car ils nous disent, n’est-ce pas, les poètes, qu’à des fontaines de miel dans les jardins et les vergers des Muses, ils cueillent leurs mélodies pour nous les apporter, semblables aux abeilles, ailés comme elles; ils ont raison, car le poète est chose ailée, légère, et sainte, et il est incapable de créer avant d’être inspiré et transporté et avant que son esprit ait cessé de lui appartenir; tant qu’il ne possède pas cette inspiration, tout homme est incapable d’être poète et de chanter. Ainsi donc, comme ils ne composent pas en vertu d’un art, quand ils disent beaucoup de belles choses sur les sujets qu’ils traitent, comme toi sur Homère, mais en vertu d’un don divin, chacun n’est capable de bien composer que dans le genre vers lequel la Muse l’a poussé, l’un dans les dithyrambes, l’autre dans les éloges, l’autre dans les hyporchèmes, l’autre dans la poésie épique, l’autre dans les ïambes; dans les autres genres, chacun ne vaut rien. Ils parlent en effet, non en vertu d’un art, mais d’une puissance divine; car s’ils étaient capables de bien parler en vertu d’un art, ne fût-ce que sur un sujet, ils le feraient sur tous les autres à la fois. Et le but de la divinité, en enlevant la raison à ces chanteurs et à ces prophètes divins et en se servant d’eux comme des serviteurs, c’est que nous, les auditeurs, nous sachions bien que ce ne sont pas eux les auteurs d’œuvres si belles, eux qui sont privés de raison, mais que c’est la divinité elle-même leur auteur, et que par leur organe, elle se fait entendre à nous.

Platon, Ion,
traduction L. Mertz (1903).

06 octobre 2006

Bibliographie

  • ARISTOTE, Poétique, coll. Mille et une Nuits, 1999 (Prix éditeur : 2,5 € !)
  • BENJAMIN W., Écrits français, Folio Essais, Gallimard, 2003 (lire l’article intitulé «L’œuvre d’art à l’époque de sa reproduction mécanisée»). Ce texte est également accessible sur le web (gratuitement) à l’adresse suivante.
  • DIDEROT, Œuvres esthétiques, Classiques Garnier, 1999
  • FREUD, Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci, Folio bilingue, Gallimard, 1991
  • HEGEL, Introduction à l'esthétique, Le beau, coll. Champs, Flammarion, 1997
  • HEIDEGGER, Chemins qui ne mènent nulle part, coll. Tel, Gallimard, 1986
  • KANDINSKY, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Folio Essais, Gallimard, 1989
  • KANT, Critique de la faculté de juger, Bibliothèque des textes philosophiques, Vrin, 2000
  • LACOSTE J., La Philosophie de l’art, coll. Que sais-je?, PUF, 2002
  • MERLEAU-PONTY, L’Œil et l’Esprit, Folio Essais, Gallimard, 1985
  • MERLEAU-PONTY, Le Visible et l’Invisible, coll. Tel, Gallimard, 1979
  • NIETZSCHE, La Naissance de la tragédie, Classiques de la philosophie, Le Livre de poche, 1997
  • NIETZSCHE, Le cas Wagner; Nietzsche contre Wagner, Folio Essais, Gallimard, 1991
  • PLATON, Le Banquet, coll. Mille et une Nuits, 1999
  • PLATON, Hippias majeur, Classiques de la philosophie Hatier, 2001
  • PLATON, La République, principalement les livres III et X, coll. GF, Flammarion, 2002
  • PLOTIN, Ennéades, coll. Agora, Pocket, 1991
  • SCHOPENHAUER, Esthétique et Métaphysique, Classiques de la philosophie, Le Livre de poche, 1999